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Live-Report
Arcade Fire + Barbagallo aux Nuits de Fourvières

07 juin 2017
Rédigé par François Freundlich

En prélude à la sortie de leur prochain album au mois de juillet, l’un des plus grands groupes du monde faisait son retour lors de deux concerts au festival Primavera Sound, puis dans un espace plus réduit lors du festival des Nuits de Fourvière. Ayant déjà tenté l’expérience du gigantisme de la première option en 2014, nous optons pour le magnifique théâtre gallo-romain de Fourvière pour un concert en « petit » comité qui s’annonce mémorable, au vu de la disposition au plus proche du groupe et des conditions sonores.

 

En première partie, c’est le Français Barbagallo, par ailleurs batteur de Tame Impala, qui ouvre le bal. Avouons que le nom de Julien Barbagallo est idéal dans ces lieux gallo-romains. Installé derrière ses fûts, il livre un set rafraîchissant et pop, à la croisée entre Dominique A et les dérivations psyché de Tame Impala. Barbagallo élève sa voix à la tessiture un brin aigüe dans des compositions pop entêtantes et un brin enfantines. Il réussit l’exploit de séduire un public qui attendait depuis des heures pour voir la tête d’affiche du soir : déjà une sacrée performance. Les synthés divagants aux inspirations 60’s s’enroulent dans des chœurs Floydiens prolongés par la bassiste (Théodora de Lilez du groupe Théodore, Paul et Gabriel). Barbagallo accorde un chant en français à des instrumentations rock anglo-saxonnes dans un concert idéal pour un début de soirée printanière. Nous le suivrons désormais assidument, à n’en pas douter.

 

Après une longue attente, me voilà idéalement placé pour l’arrivée des Canadiens de Arcade Fire dans le théâtre des Nuits de Fourvière. N’ayant pas réalisé ce qui allait se passer devant mes yeux, malgré les nombreux concerts du groupe auxquels j’ai pu assister depuis 2004, l’adrénaline est montée d’un seul coup à son extrême dès les premières notes de Wake Up. Le tube du premier album Funeral ouvre idéalement le set dans l’euphorie générale. Le public hurle les chœurs dans un défoulement collectif, tandis que Win Butler a calé son regard persistant sur le mien dans un échange qui dura assez longtemps pour se le rappeler à vie. Hésitant entre l’intimidation et l’euphorie, je tiens son regard jusqu’à ce qu’il réalise qu’un énorme théâtre s’ouvrait à lui. La joie prend le dessus alors que le groupe enchaîne sur son nouveau single, dévoilé il y a quelque jours, Everything Now. Pour l’occasion, Patrick Bebey, fils du musicien et écrivain camerounais Francis Bebey, dont la flûte est samplée sur le morceau, les accompagne sur scène. Il se place entre Win et Régine qui a sorti son Keytar (synthétiseur se portant comme une guitare), qui lui donne un côté 80’s à la Jem et les Holograms.

Mais point d’hologramme, tout cela est bien réel et Arcade Fire déclame son nouveau tube, avec des « la la la » entêtants repris en chœur par un public de fans déjà séduit. Une énorme installation vidéo s’affiche sur un écran intégré entre deux panneaux de verre au milieu desquels peuvent aussi être projetées des lumières pour un effet des plus réussis. C’est déjà l’instant où la fabuleuse Régine Chassagne offre son hommage à Haïti avec le titre du même nom, toujours accompagnée par Patrick Bebey à la flûte. S’avançant sur les devants de la scène comme une féline dans sa combinaison en cuir, elle esquisse ses fameux pas de danse. Les chœurs sont bercés par le violon divin de Sarah Neufeld, radieuse. Les lasers transpercent l’arrière de la scène et la température monte d’un cran avec la rythmique déchaînée de Here Comes The Night Time. Ça saute dans tous les sens dans la fosse sur les percussions qui accélèrent la cadence. Arcade Fire s’amusent avec nous en changeant le rythme tandis que l’audience reprend le titre du morceau.

 

Trois morceaux du deuxième album Neon Bible suivront, avec d’abord l’excellente No Cars Go, chantée par l’ensemble du groupe ainsi que par les Nuits de Fourvière au grand complet. La fabuleuse Windowsill, rarement jouée en concert depuis dix ans mais qui hantait mes rêves à l’époque, colle la larme à l’œil dans un moment hors du temps empli d’intensité. Ses textes « don’t wanna fight in a holy war » résonnent différemment aujourd’hui. Elle est enchaînée avec Neon Bible, Régine apparaissant en ombre devant l’image lumineuse de la pochette animée de l’album du même nom pour un moment plein de magie. L’hommage à cet excellent album est réussi.

 

Arcade Fire passe alors à The Suburbs, leur troisième album, avec le titre d’ouverture du même nom. Win Butler s’installe derrière un piano en miroir réfléchissant le premier rang. Ce petit passage pop est sympathique, mais n’atteint pas l’intensité de Suburban War, l’un des bijoux de ce disque d’une simplicité et d’une force spectaculaire sur un puissant final électrique enlevé aux accents post-rock, avec les violons saisissants de Sarah accompagnée par Régine à la batterie. La jouissive Ready To Start fait sauter le public dans tous les sens sans oublier de crier les paroles qui vont bien. Régine Chassagne prend à nouveau les devants sur la très 80’s Sprawl II (Mountains Beyond Moutains), où elle s’empare d’une guirlande lumineuse apportée par le public du premier rang. Elle finira par s’emmêler complètement avec, à force de danser en tournant sur elle-même. Les lumières se coupent sur les ordres des paroles du morceau et on s’aperçoit encore et toujours de la sympathie du public pour la gentillesse contagieuse de la chanteuse. La danse des rubans qui conclut le morceau n’est pas oubliée, cette fois sur un fond lumineux spatial du plus bel effet.

Des extraits du dernier album en date, Reflektor, sont alors proposés, avec un petit passage à vide par rapport au reste du concert. On perd un peu en intensité sur Reflektor, qui n’a pas passé l’épreuve du temps comme d’autres titres. L’ennui a le temps de poindre sur Afterlife et sa rythmique saccadée et monotone qui ne décollera jamais. On aurait préféré écouter d’autres perles cachées du groupe. Malgré tout, We Exist est beaucoup plus profonde avec une version teintée de ponts synthétiques enivrants. Arcade Fire dévoile ensuite un nouveau titre du nom de Creature Comfort avec ses claviers 80’s rigolos et dansants. Les passages où Régine déclame un refrain d’une voix suraigüe et nonchalante nous collent un sourire immédiat. Voilà un tube qu’on a hâte d’entendre en version studio. 

 

Le final du concert est grandiose, avec l’enchaînement de deux grands moments de Funeral : la géniale Power Out, qui nous fait sauter sur place pendant de nombreuses minutes à s’en exploser les mollets. Les riffs de guitares entraînent les xylophones dans un univers parallèle dans ce titre jouissif enchaîné avec Rebellion (Lies). Win domine l’assemblée en se perchant sur une estrade puis en déclamant les paroles au plus proche du premier rang. Les « Lies, lies » ainsi que les chœurs finaux sont repris pendant de longues minutes par un public rassasié qui en demande toujours plus. S'il ne devait en rester qu’un, ce serait celui-là : Rebellion (Lies) reste le morceau ultime de Arcade Fire, toujours très haut dans nos chœurs.

 

On se rappellera également longtemps ce rappel empli d’émotions où Régine reprendra une version électrisante de In The Backseat. D’abord, l’introduction au piano mélancolique avec cette voix douce et apaisée. Puis c’est l’explosion électrique qu’on n’attendait pas sur le refrain, pour une version live en constante tension entre grâce et fièvre. Régine Chassagne lâche totalement sa voix sur un final frissonnant et indescriptible. De surprise en surprise, ce concert d’Arcade Fire aux Nuits de Fourvière fut l’une des plus belles expériences jamais vécues en concert, nous laissant dans un état émotionnel à son paroxysme. On avait presque oublié que c’était notre groupe ultime depuis ces années, cette piqûre de rappel fut grandiose. 


Photos : LoLL WILLEMS